Le texte qui
suit avait été
rédigé à la fin de l'année 1994, au plus
fort de la polémique déclenchée par
l'apparition de centaines de filles portant le voile islamique dans
plusieurs établissements
scolaires. Il a paru utile de le rééditer au début
1999, au moment où, à Flers
dans l'Orne et à Alès dans le Gard de nouvelles
polémiques surgissent au sujet
du voile car au-delà des discussions passionnelles autour du
voile, c'est le
sort des femmes qui est en cause.
DERRIERE LE VOILE...
UN TOUT AUTRE COMBAT.
Cela fait maintenant plusieurs
années que la
question du voile islamique se pose en France. La circulaire de
François
Bayrou, ministre de l’Education nationale demandant aux conseils
d’administration
de mentionner l’interdiction du port des signes ostentatoires
(religieux ou
politiques) dans le règlement intérieur des
établissements scolaires et le
refus de plusieurs centaines de lycéennes d’ôter leur
voile en cours ont, ces
dernières semaines, relancé la polémique et
conduit à l’exclusion de plusieurs
dizaines d’entre elles.
Touchant à la religion,
à la situation de
la femme, à l’école, à l’immigration, la question
du voile recelait les
ingrédients propres à provoquer les débats les
plus confus. La réalité a
dépassé toute espérance. Tout et son contraire a
été dit.
UN VOILE...
JETE SUR LA VRAIE QUESTION
A l’évidence la question
du voile dépasse
celle du simple droit de lycéennes à se mettre un tissu
sur la tête. Les
établissements scolaires en ont toléré
d’autres : crânes rasés façon
basketteurs américains, crêtes iroquoises vertes, bananes
oranges fluo, et plus
récemment casquettes à visière
démesurées. L’opposition qu’il soulève, comme
l’obstination de ses partisans à le faire porter, en
attestent : derrière
le voile se mène une autre bataille, autrement importante.
Cela n’empêche pourtant
pas certains
partisans de l’intégrisme de soutenir hypocritement, en public,
qu’il n’est
question ici que de liberté vestimentaire et de droit à
la reconnaissance d’un
particularisme, expression des origines d’une fraction de la
population. La
ficelle est grosse mais beaucoup sont tombés dans le
piège. Des lycéens, qui,
de bonne foi, disent ne pas voir pourquoi on interdirait plus le voile
à des
lycéennes qu’à eux la casquette, les jeans
déchirés ou les blousons Chevignon.
Mais aussi des adultes, qui, au nom de leur culture"
et de leur expérience" ont
bâti des analogies entre le
voile et le foulard des
grands-mères dans les campagnes françaises... Ils ne
voient pas pourquoi faire
tant d’histoires pour un bout de chiffon. Aux yeux des tenants de la
théorie du
fichu de Mémé, le voile ne représenterait rien,
qu’un innocent couvre-chef, ou
presque.
Le voile n’est pas un
vêtement, c’est un
drapeau qui exprime la reconnaissance ou la soumission à un
programme, celui de
l’oppression religieuse des femmes. Quand de jeunes lycéens ne
voient pas ce
qu’il y a derrière certains symboles, il faut en discuter et le
leur expliquer.
Et l’expérience montre qu’ils sont réceptifs et
susceptibles d’évoluer.
Heureusement. Mais quand ce sont des adultes, et parfois des militants
et des
dirigeants politiques ou syndicaux ?
Ne pas le comprendre, c’est ne
rien
comprendre à rien. Pourquoi, s’il ne représentait rien,
les islamistes
tiendraient-ils tant à ce que les femmes le portent,
jusqu’à les tuer pour s’y
refuser ?
UNE
“LIBERTE DEMOCRATIQUE ?
A en croire les partisans du
voile
islamique, leur revendication du droit de le porter serait tout
bonnement une
liberté démocratique. La liberté"
de prendre les autres pour des imbéciles existe certes, mais le
droit de ne pas
l’accepter aussi. Parce qu’il faut vraiment prendre ses interlocuteurs
pour des
crétins (et au bout du compte manifester le mépris des
fanatiques pour les
infidèles baptisés roumis, goy ou sarrasins selon les
cas) pour, comme le font
les islamistes, réclamer la liberté" de voiler les femmes
au nom d’une
idéologie qui justifie l’assassinat de ces mêmes femmes
quand elles prennent la
liberté de ne pas se voiler. Les oppresseurs réclament la liberté" d’opprimer !
Et il se trouve des gens de gauche", tolérants", laïcs", voire révolutionnaires"
pour se voiler l’entendement et
réclamer
l’exercice de cette liberté" d’un
genre nouveau.
AU-DELA DES
MOTS, LES FAITS
Oppression de la femme,
dictature
moyenâgeuse ne sont pas que des mots. Sans dresser la liste des
abominations
pratiquées et revendiquées par l’intégrisme,
rappelons tout de même le mariage
forcé, la polygamie, le droit à la répudiation,
celui au viol conjugal, aux
coups, la réclusion, etc... Ces pratiques ne sont certes pas
l’apanage de
l’intégrisme et elles restent en usage dans des pays et dans des
milieux qui
par ailleurs peuvent s’opposer à l’intégrisme. Mais,
conséquence de
l’urbanisation, de la diffusion des moyens de communication... et de la
revendication opiniâtre des femmes, ces habitudes ont pu sembler,
un temps, en
voie de régression. L’intégrisme islamique entend non
seulement bloquer cette
évolution mais ramener des dizaines de millions de femmes des
décennies, voire
des siècles, en arrière.
Pour en revenir au voile,
combien de
dizaines de femmes algériennes, de lycéennes entre
autres, ont été égorgées,
certaines publiquement, pour être sorties sans voile ou bras
nus ? Les
islamistes réclament la liberté vestimentaire ?
Qu’ils la réclament pour
tous et surtout pour toutes, qu’ils condamnent non seulement
l’assassinat des
femmes algériennes mais aussi toutes les brimades dont les
femmes sont victimes
dans tous les pays où règne l’islamisme. Qu’ils
s’engagent à laisser l’entière
liberté de se vêtir comme bon leur semble aux femmes de
leur famille et de leur
entourage. La liberté vestimentaire ? Oui, cent fois, si
elle est vraiment
la liberté et pas la liberté d’opprimer.
UNE
REVENDICATION IDENTITAIRE ?"
Le fait que des dizaines de
filles se
voilent répondrait chez elles à une volonté
d’affirmer leur identité culturelle
et religieuse face au racisme ambiant disent certains. C’est possible
pour
quelques unes d’entre elles. Les plus militantes et aussi,
paradoxalement, les
plus intégrées" car leur
militantisme suppose qu’elles assument un choix. Mais même si
c’était vrai, en
quoi cela dispenserait-il de leur dire, avec les moyens
appropriés (parce que
nous ne sommes plus ici dans la conversation de salon) que non
seulement elles
se trompent, mais qu’elles jouent contre elles-mêmes et contre
toutes les
femmes ? Qui ne se souvient de ces photos des manifestations en
faveur de
Khomeiny en 1978-1979 en Iran au premier rang desquelles on voyait de
jeunes femmes,
en longue tunique noire, tchador sur la tête et sourire
éclatant. Un
détail : de leurs lugubres tuniques, dépassaient des
jeans et des baskets.
Ce sont les mêmes qui, aujourd’hui, à peine quittée
la piste de l’aéroport de
Téhéran, assaillent les toilettes des avions d’Air
France, pour se dépouiller
de leur linceul (maintenant porté sans jeans et sans baskets)...
et font la
démarche inverse dans l’avion Paris-Téhéran.
Contre le Chah et contre la
main-mise américaine sur le pays, elles avaient cru trouver un
truchement en
Khomeiny et un drapeau dans le tchador, estimant sans doute qu’il
serait aisé
de s’en défaire ensuite. Il n’en a rien été. Elles
avaient fait un choix
erroné. Elles le payent cher. Et toutes les femmes iraniennes
avec elles.
AIDER LA
RESISTANCE DES FEMMES
Mais là n’est pas le seul
aspect de la
question. Des filles qui se
voilent" nous dit-on. Mais combien parmi elles, soumises à la
pression des
parents, à la surveillance des frères, aux
réprimandes, quand ce n’est pas aux
menaces et aux coups, le font vraiment librement ? Plus encore,
combien,
si le voile est autorisé légalement et banalisé
socialement, seront obligées
de le porter. Pas des filles qui se
voilent" mais des filles qu’on aura voilé et que
les bons
apôtres de la tolérance laisseront ensevelir au nom de la liberté" et de la couleur locale.
Peut-être que quelques
filles souhaitent
afficher leur identité (et leur haine du racisme) en arborant le
voile. Mais
des milliers, et peut-être des dizaines de milliers d’autres
revendiquent qu’il
reste interdit pour n’être pas obligées, elles, de le
porter contre leur
volonté. Le hidjab islamiste est un uniforme intégriste,
comme le furent par le
passé la chemise brune ou noire, c’est un signe
d’intolérance qui insulte
celles qui ne le portent pas considérées comme des putes" ainsi que le rapporte Taslima Nasreen.
Bien sûr, l’interdiction
du voile ne règle
pas tout. Elle ne dispensera en rien ces filles d’avoir à se
battre contre tous
les autres aspects de la dictature masculine véhiculée
par la société en
général et par leur milieu en particulier. Mais puisque
les islamistes ont
choisi de porter le combat sur ce terrain, que sur ce terrain au moins,
ils
subissent une défaite.
Leur victoire sur cette question
annoncerait d’autres offensives : l’interdiction aux filles de la
fréquentation des piscines mixtes, des cours d’éducation
physique, de biologie,
etc. Qui, en effet, serait assez naïf pour croire que les
intégristes se
satisferaient de voir leurs femmes voilées mais libres de s’exhiber" en maillot de bain ou en
short, ou d’étudier les mystère de la reproduction
sexuée chez la fougère,
l’oursin et l’homme ? Poser la question, c’est y répondre.
DISCUTER ?
BIEN SUR, DISCUTER.
MAIS PAS
SOLILOQUER !
L’application de la circulaire
Bayrou
conduira à des exclusions des établissements scolaires.
Cela a déjà commencé.
Bien sûr, nul ne peut se satisfaire de voir des
élèves exclus. Mais quand le
dialogue n’en est plus un et que le discours se heurte à un
mur ? Le
proviseur du lycée St Exupéry à Mantes racontait
à la radio qu’il avait discuté
cinq semaines avec les filles voilées de son
établissement. Ceux de Nanterre et
de La Rochelle parlent eux aussi de semaines de discussions ! Il
faut ne
rien connaître à l’institution scolaire pour croire
qu’elle exclut des élèves
(surtout pour une raison pareille) sans avoir dialogué"
des heures et des heures ! Les
arguments développés
par les profs, les conseillers d’éducation, les surveillants,
les proviseurs,
les infirmières, les psychologues scolaires, les
éducateurs, etc... pendant ces
semaines, n’étaient peut-être pas les meilleurs, nous
dit-on. Mais qui empêche
les amateurs de dialogue" d’aller,
eux aussi, à la porte des lycées concernés
développer leurs bons"
arguments ? Ou s’ils ne le
peuvent pas, de les communiquer aux chefs d’établissement dont
personne ne
doute qu’ils se jetteraient sur une telle pierre philosophale, s’ils
voulaient
bien la leur offrir ?
Alors, bien sûr qu’il faut
dialoguer. Bien
sûr qu’il ne faut recourir aux sanctions que quand le dialogue a
échoué. C’est
enfoncer des portes ouvertes que de le rappeler ! Mais, à
un certain
niveau, les arguments ne portent plus. Il faut faire des choix et ne
pas se
contenter de jérémiades sur le
dialogue
rompu".
DES ECOLES
INTEGRISTES ?
Exclure les lycéennes
voilées, les couper
du milieu scolaire, revient à les laisser entièrement
entre les mains des
intégristes nous dit-on. L’argument porte... d’autant plus qu’il
est une façon
commode pour l’ensemble de la société de se
défausser de ses responsabilités
sur l’institution scolaire. La question du voile ne se ramène
pas à un
face-à-face entre l’école et l’intégrisme. La
condamnation du voile doit être
le fait de tous, et d'abord des immigrés, et immigré(e)s
musulmans. C’est dire
qu’il ne saurait être question de laisser les lycéennes
exclues livrées à
elles-mêmes. Numéro vert à leur disposition,
permanences, doivent être mis en
place pour vérifier la liberté de leur choix et leur
laisser à tout moment la
possibilité de revenir dessus.
Compter sur la seule pression du milieu scolaire" est une
dérobade. Ne serait-ce que parce qu’elle a déjà
montré ses limites : ces
lycéennes ne sont pas des immigrées de fraîche
date, arrivant en France avec
les habitudes sociales et vestimentaires du pays. Ce sont, au
contraire, des
filles scolarisées depuis des années, souvent même
nées en France. Non
seulement la pression du milieu
scolaire" ne suffit pas aujourd’hui à les dissuader de rester
voilées mais
elle n’a même pas été suffisante pour
empêcher les intégristes de les amener à
la démarche inverse, rompant avec les habitudes qu’elles avaient
jusqu’alors ! Pourquoi voudrait-on, qu’à elle seule, une pression" qui n’a pas réussi à
endiguer
l’offensive islamiste suffise maintenant à la faire
reculer ?
La menace des écoles
islamistes brandie
aussi bien par les partisans de la tolérance qu’à
l’opposé par les islamistes
eux-mêmes est un leurre. En réalité, si ces filles
ne sont pas (volontairement
ou en subissant la pression des familles) dans de telles écoles,
non mixtes,
sans éducation physique et sans biologie, ce n’est pas parce que
les islamistes
reconnaissent une quelconque valeur à l’école laïque
et qu’entre leurs
convictions et les vertus de l’enseignement ils seraient prêts
à faire la part
des choses. C’est uniquement parce que ces établissements
n’existent pas,
autrement dit que les dirigeants intégristes (et leurs bailleurs
de fonds)
n’ont pas (pas encore ?) décidé de les créer.
Croire qu’ils se laisseront
amadouer par quelques concessions (sur le dos des femmes d’origine
musulmane
condamnées au voile) et renonceront à les ouvrir s’ils le
jugent profitable à
leurs intérêts conjugue aveuglement et pleutrerie.
Bien entendu, si de telles
écoles
ouvraient, il faudrait savoir ce qui s’y passe et
réfléchir aux mesures à
prendre pour combattre leur influence et, en tout cas, les obliger
à respecter
les obligations légales en matière d’enseignement.
Mais pour l’heure elles
n’existent pas et
il n’est même pas certain que les responsables intégristes
estiment de leur
intérêt de les créer. Car, encore une fois, leur
but n’est pas la production
d’oies blanches islamistes mais le contrôle de la population sur
laquelle
l’islamisme s’arroge un droit. Leur action n’est pas religieuse, elle
est
politique. Et, de ce point de vue, mieux vaut des martyres en terre
impie que
des saintes en terre évangélisée.
UNE
OPERATION POLITIQUE
L’objectif des islamistes
dépasse la
question du voile. Cette affaire n’est qu’un épisode de la lutte
qu’ils ont engagée
pour prendre le contrôle de tout ou partie de la fraction de la
population
originaire des pays musulmans au travers de la mise au pas des femmes
d’abord,
mais aussi des hommes.
Il n’y a pas de
génération spontanée. Que
plusieurs centaines de lycéennes, un peu partout dans le pays,
se soient mises
en quelques années à porter le voile n’est ni l’effet du
Saint-Esprit, ni celui
d’un brutal et spontané engouement de ces femmes pour le symbole
de leur
oppression, celui-là même que des
générations de militantes et de militants
progressistes se sont acharnés à obtenir le droit de
retirer. Ces centaines de
lycéennes, probablement ces milliers de femmes voilées
hors du milieu scolaire,
sont, directement ou par la création d’un courant
d’opinion", le résultat d’une campagne
organisée,
coordonnée, véritable réplique de la montée
de l’intégrisme dans les pays
musulmans, entre autres au Maghreb et principalement en Algérie.
Pour parler
clair, les dirigeants islamistes entendent, selon toute vraisemblance,
faire jouer
à la communauté musulmane en France, à leur profit
et sur leurs bases, le rôle
logistique et financier tenu par la Fédération de France
du FLN pendant la
guerre d’Algérie. A l’énorme différence
près que le FLN menait une révolution
coloniale contre l’oppression française alors que les
intégristes conduisent
une guerre contre leur propre peuple, au premier rang duquel les
femmes, pour
établir leur dictature théocratique et obscurantiste
à la place de celle de
l’armée.
Un réseau d’associations
et d’organismes
religieux, sociaux, sportifs, culturels, etc, contrôlé de
près ou de loin par
des intégristes, tisse sa toile. La presse en a fait
état, des rapports de
préfet s’en inquiètent et, quelle que soit la prudence
à avoir en la matière,
des enquêtes de police semblent le confirmer. Il est dommage que
l’insuffisance
des liens des organisations de gauche et d’extrême-gauche avec
les jeunes des
banlieues ne permette pas de se faire une idéee précise
sur l’importance et
l’audience de ce réseau".
Que l’offensive islamiste ait
choisi les
femmes pour cible privilégiée n’a rien de surprenant. La
religion et les
sociétés traditionnelles musulmanes ont
créé un terrain favorable à
l’exacerbation des préjugés. Cela étant, il n’est
pas question ici de religion.
L’islamisme n’est pas une variante de la religion musulmane. C’est le
dévoiement de cette religion à des fins politiques
ultra-réactionnaires comme
le fut l’intégrisme catholique de la première
moitié du siècle alors utilisé,
en France, par l’extrême-droite fasciste.
Bien sûr,
l’intégrisme nourri de la misère
du sous-développement ne peut être assimilé au
nazisme né de la décomposition
de l’Allemagne développée d’entre les deux guerres. Mais
l’intégrisme et le
fascisme ont en commun la fanatisation de masses populaires
désemparées par
l’exacerbation des préjugés les plus rétrogrades
et les mieux enracinés.
Ressuscitant deux millénaires de racisme endémique, le
fascisme brun jouait de
l’antisémitisme. Le fascisme islamiste spécule sur la
soumission des femmes,
grattant les plaies de dizaines de millénaires d’obscurantisme
et de barbarie.
Ce n’en est que plus redoutable : le pogrome peut être
quotidien et à
domicile. Et il l’est parfois. Le petit livre de Taslima Nasreen Femmes,
Manifestez-vous ! en est le témoignage le plus
récent.
L’ALGERIE
N’EST PAS LA FRANCE
L’Algérie n’est pas la
France ( L’Iran
n’est pas l’Algérie" disait-on il y a peu encore...). Le
Bangladesh,
l’Iran, l’Arabie Saoudite et le Soudan non plus entend-on, en guise de
récusation de l’évocation des crimes des
intégristes dans ces pays pour
dénoncer la menace qui pèse sur la communauté
d’origine musulmane en France.
Idée profonde en vérité ! Personne ne redoute
que le FIS s’empare de
l’Elysée. Mais en quoi cela interdit-il de s’appuyer sur la
réalité des pays où
les intégristes sont puissants pour montrer ce qu’ils sont et ce
à quoi ils
aspirent même s’ils ne peuvent caresser l’espoir d’y parvenir
totalement ici.
Et cela d’autant plus qu’ils justifient (ou à tout le moins
refusent
publiquement de condamner et revendiquent en privé) les
abominations commises
et revendiquées par leurs maîtres à penser.
L’Algérie n’est pas la
France. Moralement,
l’argument vaut ce que valait le fameux L’Allemagne
n’est pas la France",
répété avant-guerre pour se
rassurer devant les horreurs hitlériennes. La suite a
montré qu’il ne suffisait
pas de ressasser des banalités, la tête dans le bonnet,
pour éviter les coups.
L’ISLAMISME,
PRODUIT DE LA MISERE ET DU DESESPOIR
Dans les pays
sous-développés, l’intégrisme
se nourrit de la misère matérielle et morale, chacun le
sait. En France aussi,
même si la pauvreté y prend des aspects
matériellement atténués mais moralement
tout aussi insupportables. Né des décombres des mirages
nationalistes du
panarabisme, l’intégrisme exploite le rejet des sanglants
dictateurs modernistes" (le Chah d’Iran,
Hassan
II) ou socialistes" à la
Boumedienne et successeurs. Privées de tout espoir, même
fragile et lointain,
condamnées à l’indigence, des couches entières de
la population des pays
musulmans, souvent parmi les plus pauvres, croient trouver une issue
dans le
discours démagogique des prédicateurs. Prêchant le
retour à la tradition", jetant
l’anathème sur
l’occident dépravé, flattant le nationalisme et attisant
les préjugés
anti-féministes les plus rétrogrades, les
intégristes ont fait de leur
conception de la religion une arme politique pour établir leur
dictature
obscurantiste sur leurs peuples. Incapables, quand bien même ils
le voudraient,
de soulager les peuples si peu que ce soit, ils ajoutent le poids de
leur
propre oppression, et celui de leurs lois d’un autre âge, aux
ravages de la
misère.
De cela, l’occident, les pays
développés,
l’impérialisme qui met la planète en coupe
réglée sont responsables, au premier
chef. Tout comme les possédants et les dirigeants
français sont responsables
des conditions indignes faites à une fraction importante de la
population du
pays, à commencer par les immigrés"
(de nationalité française
ou pas), chômeurs par priorité
et parqués dans des cités ghettos.
Les dirigeants des
sociétés développées
portent une responsabilité écrasante dans la
résurgence des formes les plus
arriérées de la barbarie qu’exprime l’intégrisme.
Et ils sont les plus mal
placés pour donner des leçons de morale. Du
distingué M. de la Rosière,
ex-gouverneur de la Banque de France et ancien dirigeant du F.M.I. au
plus
repoussant des barbus rétrogrades, la filiation est nette.
L’explication existe. Mais elle
ne vaut pas
excuse. Ajouter le fléau des sauterelles intégristes aux
fléaux dont souffre
l’Algérie (la misère, la dictature sanglante et
corrompue) n’arrangerait rien,
sinon qu’encadrée et surveillée par une armée
d’imams, petits et grands
parasites de l’ordre nouveau, la population aurait encore moins les
moyens de
se défendre.
Cela vaut, à une autre
échelle, pour la
France. La prise en main des musulmans par les islamistes ne ferait
qu’ajouter
un fléau supplémentaire à ce qu’ils subissent
comme exploités et comme
immigrés, même si les plus arriérés des
hommes y trouveraient la trouble compensation
de faire payer leurs humiliations aux femmes.
Faut-il vraiment qu’après
avoir été
incapables de peser suffisamment sur la société pour que
la misère, (terreau de
l’islamisme), disparaisse dans les pays développés et
dans les pays
sous-développés, nous y ajoutions une tolérance
criminelle à l’égard d’une
violence supplémentaire ? Et cela sous couvert de ce qui
reste d’idéal à
la gauche et à l’extrême-gauche : un oeil attendri
pour les particularismes" qui ne couvre
qu’indifférence ou ignorance et, au bout du compte, une forme
nouvelle de
paternalisme.
LUTTER
CONTRE L’INTEGRISME, C’EST LUTTER CONTRE
PASQUA ET LE PEN
Les récentes mesures
Pasqua, destinées à
freiner le regroupement familial des immigrés, à laisser
encore davantage de
pouvoir discrétionnaire à la police en matière
d’expulsion de clandestins", doivent
être dénoncées et
combattues. C’est une évidence.
Ces mesures prolongent la
campagne
démagogique tendant à rendre l’immigration responsable
des maux qu’engendre la
société de M. Pasqua lui-même, le chômage, la
délinquance, la toxicomanie. La
découverte de réseaux"
d’islamistes sert cette campagne, tout comme la circulaire Bayrou y
apporte,
dans le rôle du triangle dans l’orchestre symphonique, son aigre
petite note.
MM. Bayrou et Pasqua marchent ensemble ? Ce n’est pas, à
proprement parler
une révélation. Et sans tomber dans les excès de
la presse de caniveau, on peut
tout de même révéler que ces deux là se
rencontrent régulièrement à l’hôtel
Matignon et qu’ils essayent d’y enfanter d’une politique
cohérente. Ce n’est
pas propre mais ce n’est pas nouveau.
Ils ne sont pas les premiers
à s’y essayer.
Finalement, depuis 20 ans que le ralentissement de l’économie a
engendré des
millions de chômeurs, tous les ministres, sans exception, ont
apporté leur
pierre à l’édifice des mesures discriminatoires à
l’encontre des immigrés ou
l’ont cautionné.
M. Pasqua, avec son
passé, son style et...
la concurrence de Le Pen et de Villiers ne pouvait pas en faire moins.
Les
mesures Pasqua sont iniques et dangereuses et il faut les combattre.
Produit de la régression
sociale qui marque
les deux dernières décennies et de la politique des
gouvernements qui se sont
succédés, nombre de jeunes des banlieues, toutes origines
confondues, même si
les jeunes maghrébins y tiennent une place importante,
manifestent
régulièrement par des explosions de colère leur
exaspération devant la
situation qui leur est faite et devant le racisme dont ils sont
victimes.
L’exemple le plus récent vient d’Amiens où l’agression
délibérée de CRS, à coup
de grenades lacrymogènes, contre une réunion de jeunes
qui fêtaient un
anniversaire a déclenché deux jours d’émeutes.
Cette explosion n’est ni la
première, ni la dernière. Les Minguettes, Vaux-en-Velin,
Roubaix, Les Mureaux, le
Val Fourré, etc, autant de noms de cités-ghettos qui
viennent à la une des
journaux au rythme des explosions des jeunes et qui rendent d’autant
plus
urgente leur organisation. C’est en effet avant tout de cette situation
et de
l’incapacité des organisations de gauche à aider ces
jeunes à retrouver un
espoir et à obtenir des améliorations que se nourrit
l’intégrisme en France.
Le contact avec ces jeunes des
banlieues, immigrés" ou pas, la
compréhension des problèmes qu’ils posent et qu’ils se
posent, l’activité pour
combattre la marginalisation dans laquelle les enferme la
société sont
indissociables de la lutte contre l’intégrisme.
Abandonner les jeunes des
banlieues à la
misère matérielle et morale et aux ratonnades des
policiers d’un côté et
laisser les filles se faire voiler par les intégristes de
l’autre relève d’une
seule et même absence de politique face à deux dangers
complémentaires :
la prise en main des jeunes maghrébins par le fascisme
intégriste et le
développement des idées racistes et des mesures
xénophobes dans le reste du
pays.
La droite et
l’extrême-droite françaises
utilisent l’épouvantail intégriste pour leur propagande.
L’intégrisme se
nourrit du racisme (propagé entre autres par
l’extrême-droite) et des mesures
gouvernementales, dont celles de M. Pasqua. Intégristes
islamistes et
dirigeants français se font mutuellement la courte
échelle. Il n’est pas
d’autre moyen de sortir de ce piège que de prendre l’offensive
contre l’un et
contre l’autre. Sans concession.
ET LA
CIRCULAIRE BAYROU ?
M. Bayrou ne compte pas dans
cette affaire
qui met en cause des questions d’une tout autre ampleur que le poids
d’un
ministre qui, d’ici six mois, aura rejoint la cohorte des ministres de
l’Education nationale sitôt conspués, sitôt
oubliés.
Quant aux menaces que
prétend faire planer
sa circulaire sur ceux qui porteraient un insigne politique (en
particulier le
badge de SOS-Racisme, Touche-pas à
mon
pote"), elles sont risibles. Toutes les dispositions
réglementaires et
légales propres à interdire de telles manifestations
existaient avant la
circulaire Bayrou. Mais, comme elle, hier comme demain, elles ne seront
appliquées qu’en fonction du rapport de force.
Quoi qu’il en soit, aujourd’hui,
la
circulaire Bayrou existe. D’une certaine façon, en l’absence
d’idées claires
chez les militants et d’une intervention efficace, elle est même
le seul
rempart de lycéennes qui, sans elle et sans les
polémiques qu’engendre son
application, seraient peut-être contraintes à se voiler.
Dans les circonstances
présentes son abrogation serait un succès pour les
intégristes et un
encouragement.
QUE
FAIRE ?
Cela étant, se
réfugier derrière la
circulaire Bayrou ou l’éventuelle loi réclamée
par certains pour mettre un frein
à la montée de l’intégrisme
serait une folie. En réalité, si solution il y a, elle se
trouve chez les
jeunes eux-mêmes. C’est d’abord aux jeunes de combattre les
tentatives de les
placer sous la dictature de l’ordre moral, qu’il soit celui des
intégristes ou
celui de Le Pen. A tous les jeunes. Et plus encore à ceux et
celles qui, à la
première, à la deuxième, à la
troisième génération, sont originaires de pays de
tradition musulmane. Car ce sont eux qui sont les premiers
visés. Ce sont ces
filles que les intégristes veulent couvrir d’un linceul, ce sont
ces jeunes qu’ils
veulent détourner du combat pour l’émancipation sociale
pour les enfermer dans
la prison de l’obscurantisme et de l’oppression. Ce sont eux aussi
qu’oppriment
le racisme et la politique gouvernementale. C’est eux qu’il est urgent
de
mobiliser pour combattre l’intégrisme dans les lycées et
dans les banlieues.
Dès lors qu’ils le feront --et que la gauche et
l’extrême-gauche seront
capables de les y aider... en commençant par avoir les
idées claires sur le
problème--, la question de la circulaire Bayrou sera
vidée, faute d’objet.
M.R.
2 décembre 1994
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