Réponse
au Papa de Lila et Alma, père de famille,
Monsieur,
Vous
avez pris connaissance du numéro 160 de Cinquième
zone et de son
article « consacré à vos filles »
Alma et Lila, croyez-vous.
C’est une erreur. Notre propos allait bien au-delà du cas de vos
enfants. Nous
comprenons que cet aspect vous tienne à cœur. Mais aussi
important soit-il à
vos yeux, nous ne lui aurions pas consacré une page s’il n’avait
concerné
qu’elles. On n’est pas à la télé.
Etayé de
termes qui fleurent bon la procédure (« droit de
réponse »,
« diffamatoire » -3 fois- « la
loi », etc.), votre
courrier a des allures de mise en demeure.
Que les choses soient claires. Nous menons un combat d’idées,
politique, pour
une cause que nous croyons juste et estimable. Nous sommes prêts
à débattre.
Sans concession parce que nous ne sommes pas dans une discussion de
salon. Mais
ce ne peut être sous la menace voilée (encore !) de
poursuites qui imprègne
votre texte. Si vous voulez discuter (nous engueuler !),
faites-le, sans y
mêler un pataquès procédurier qui n’éclaire
rien.
Vous
avez joué du tam-tam médiatique affirmions-nous. Une
tribune dans Le Monde,
celle de votre mère (bien meilleure que la vôtre !),
des interviews, des
déclarations et des photos, des appels sur Internet, on a connu
des « pères
de famille » plus discrets ! Oui, vous avez
joué du tam-tam
médiatique et vous continuez.
Ramenant
la question à une « liberté »
(une fantaisie ?) que vous
revendiquez, ni vos filles (qui sont jeunes) ni vous (juriste proche du
MRAP,
militant expérimenté à ce que la presse a
rapporté) ne semblez en mesurer le
fond. Le voile qu’elles s’obstinent à porter à un sens,
elles en conviennent.
Elles n’y voient qu’une prescription religieuse et une marque de
pudeur,
occultant délibérément la signification oppressive
pour les femmes que celles
qui ont eu à le subir dénoncent avec virulence (Taslima
Nasreen, Chadortt
Djavan, Djudjura, Souad dans Brûlée vive pour ne
mentionner que des
parutions récentes). C’est de la mauvaise
foi
(et on peut l’être sincèrement !).
Reconnaîtriez-vous le droit de paraître
dans l’uniforme du Ku-Klux-Klan parce que, « sans rien
avoir contre les
Noirs », on prônerait l’art de vivre d’Autant en
emporte le
vent ? je porte la casquette de Pétain en hommage au
vainqueur de Verdun
et, dans les chants nazis, c’est l’harmonie qui me séduit.
Foutaises ! Les
symboles ont une charge sociale, déterminée
historiquement, qu’il n’appartient
pas à chacun de définir.
Vos
filles ont été sanctionnées, indiscutablement.
Encore que nous n’ayons que peu
d’inquiétude sur leur avenir scolaire ou social. Elles sont
issues d’un milieu
qui leur donnera les moyens de poursuivre des études. On prend
le pari qu’à
trente ans, elles seront en jupes courtes si telle est la mode, en
bikini sur
la plage et, si l’on en croit les statistiques, mères d’un ou
deux enfants nés
hors mariage. On le leur souhaite d’ailleurs, sincèrement. Mais
certains
d’entre nous sont enseignants en lycée professionnel, en
banlieue parisienne.
Ils ont des élèves qui se voilent (hors de
l’établissement), certaines « volontairement »,
d’autres moins volontairement.
Cette
question de la « liberté » est un
faux débat. Aucune de nos
élèves n’est en jupe, aucune ne porte de
décolleté. Quand on envoie l’une
d’elles au CDI, ses copines la rappellent : « Ton
manteau ! » :
on couvre ses fesses pour circuler dans les couloirs du lycée.
Rien « d’obligatoire ».
Mais c’est une norme sociale qui s’est mise en place, sous la pression
machiste, qui fait que les filles cachent leur corps « volontairement ».
Si Alma et Lila avaient "gagné le droit" de porter leur voile
à
l’école, elles l’auraient "conquis" pour toutes les jeunes
femmes,
« volontaires » ou pas. Elles auraient ouvert la
voie à l’intégration
du voile dans la norme vestimentaire pour des centaines ou des milliers
de
filles. Et ces filles-là, n’auraient pas le recours de faire
machine arrière,
avec l’appui bienveillant de leurs parents et de leur milieu.
Qu’Alma
et Lila se soient posé ou non ces questions, leur
entêtement atteste qu’elles
se moquent des conséquences prévisibles de leur
éventuelle victoire pour des
milliers « d’être de chair et de sang »
elles aussi.. En bref,
« elles s’en foutent ».
Nous
n’avons pas d’opinion –et nous n’avons pas à en avoir‑ sur les
convictions républicaines et humanistes de vos filles. C’est
votre affaire et
la leur. Par contre, nous avons une appréciation –et nous la
donnons‑ sur
le sens de leur action publique. Ce que nous ferons tant que la
liberté
d’expression nous sera reconnue.
La
question qu’elles ont soulevée, ‑que vous avez soulevée
avec elles en
leur emboîtant le pas‑ les dépasse, et de beaucoup. Nous
ne doutons pas
qu’elles en souffrent. Mais le meilleur service à leur rendre,
croyons-nous,
n’est certainement pas de leur
laisser, même
involontairement, prendre pour des milliers de femmes une
responsabilité que,
nous en sommes convaincus, elles regretteraient amèrement si la
situation
venait à évoluer comme nous le craignons.
Nous
avons porté votre courrier à la connaissance des
« Amis de Cinquième
zone » par le truchement de la liste de discussion
CZNews. Notre
réponse y figurera dès que vous en aurez accusé
réception.
Cinquième
Zone