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Lettre de C. enseignante à Vénissieux, Minguettes

A M. Levy et à ses filles.


Le faux problème de la liberté individuelle.

    Le seul et unique argument que présente M. Levy pour justifier que ses filles viennent voilées à l'école est celui de leur "liberté" qualifiée de vestimentaire. En quoi leur interdire de porter le voile est-il plus attentatoire à leur liberté que de demander aux garçons d'enlever leur casquette ? Ce que nous faisons aussi dans les établissements scolaires. Ce sont des conventions sociales dont on peut facilement montrer le caractère artificiel et évolutif. Je raconte toujours à mes élèves que quand j'allais au lycée le règlement intérieur interdisait le port du pantalon pour les filles et que jamais une prof ne portait une tenue aussi indécente…. Et je n'imagine pas aujourd'hui qu'un ou une prof se mettre en maillot de bain en cours…. faisant usage de sa liberté vestimentaire !
    Les conventions sociales traduisent à leur façon un état de la société. Pendant des siècles, le corps en Occident était caché sous les vêtements, plus particulièrement le corps des femmes. Aujourd'hui, la société admet une certaine visibilité du corps, variable selon les lieux, on ne s'habille pas de la même façon à la plage, dans la rue, à une soirée ou à l'école. La plupart des gens se conforment à la convention sociale de leur société sans trop y réfléchir. Mais lorsqu'on conteste ces normes, c'est  pour ce qu'elles représentent, pour leur signification. Ce n'est pas en soi. Ce n'est pas une question de liberté individuelle. Derrière le prétexte de la liberté individuelle, il y a toujours un contexte social. Dans les années soixante les filles voulaient porter le pantalon car c'était un signe d'émancipation des femmes.
    Ces deux jeunes filles Lila et Alma, ou les autres qui font œuvre de militantisme et qui n'acceptent aucun compromis, cherchent à imposer une autre norme vestimentaire : celle qui veut que les femmes se cachent. Et seulement les femmes.    
Elles n'en sont peut-être pas conscientes, elles portent le voile pour se faire remarquer comme d'autres se font des percings au grand dam de leur famille. Le problème est qu'elles ne choisissent ni un signe culturellement neutre ou peu marqué (s'habiller tout en noir gothique), ni un signe socialement émancipateur, au contraire elles vont chercher ce qu'il y a de plus rétrograde, de plus sexiste. Et elles n'acceptent aucun compromis, pas question de dégager le cou, de voir les oreilles ou la racines des cheveux, bref elles font du prosélytisme et leur père les soutient. Il ne les empêche pas de faire une bêtise, il leur fournit des arguments.

    Il serait pourtant important pour elles de comprendre ce qu'elles défendent, encore une fois même si elles n'en ont pas conscience. Elles défendent par l'intermédiaire de leur tenue vestimentaire l'idée que la femme est un être inférieur à l'homme, un être qui doit avoir honte de se montrer, qui ne doit pas sortir de la maison sans autorisation.
Porter le voile n'est pas anodin, ce n'est pas une question de liberté individuelle, ce n'est pas le choix d'une couleur de vêtement, c'est un choix de société. Quelle société veulent ces deux gamines ? Probablement, si on leur demande elles répondront qu'elles sont pour la liberté de tous et qu'elles n'imposent rien. Elles ne comprennent pas le sens de leur geste, et bien des adultes sont dans le même fonctionnement, qui les soutiennent elles, et toutes les autres, ou les familles, qui militent pour imposer une autre norme.
    Ils oublient ou font mine d'oublier que le voile est un symbole fort de l'oppression des femmes (et d'ailleurs des hommes), ils prétextent  du sens différent que donnerait tel ou telle au port de ce vêtement. Mais sous tous ces artifices, il reste la réalité toute nue. Il y a déjà, dans les banlieues, une forte pression pour que les filles et je dirais même les profs femmes, se couvrent, selon les modalités du moment. Pour les filles il vaut mieux être en pantalon que porter une jupe. Pour les femmes enseignantes, il vaut mieux des pantalons ou une jupe un peu longue que montrant trop les genoux. Qu'est ce que cela sera le jour ou une grosse minorité aura obtenu la liberté "individuelle" de se voiler ? Malheureusement on sait bien, nous les adultes où cela mène : à la contrainte pour toutes les filles et femmes. On peut faire une comparaison avec le droit au divorce ou le droit à l'avortement. Les religieux ont pendant des siècles interdit l'un et l'autre, mais pas seulement à leurs coreligionnaires mais à tous. Et aujourd'hui que la loi le permet, ils se battent pour revenir en arrière (certains d'entre eux), mais pourtant personne ne les oblige ni à divorcer ni à avorter.
    Maintenant l'exclusion des collèges ou lycées. Certains nous expliquent que c'est l'horreur d'exclure. C'est sans doute vrai. Mais on exclut aussi les jeunes qui dérapent, qui n'arrivent pas à supporter l'ordre scolaire et certains d'entre eux se retrouvent à la rue sans solution alors qu'ils sont des victimes et qu'on sait bien souvent que leur dérapage, même grave, est le résultat de la misère morale et matérielle où ils se trouvent. Nous excluons car il n'y a pas d'autres solutions pour protéger le plus grand nombre et nous ne le faisons que quand c'est la dernière des solutions envisageables, après avoir tout tenté par ailleurs. Je rappelle que le taux d'exclusion le plus faible est en banlieue, en général dans ces établissements classés difficiles mais où les enseignants font le maximum pour donner le plus de chances possibles à leurs élèves. Les jeunes filles voilées ne font pas exception à cette logique. Comme pour tous les élèves, il y a d'abord un temps d'explication, de concertation et de négociation puis si ce temps échoue, si elles mettent en péril les autres élèves, il arrive qu'on soit dans l'obligation de les exclure même si c'est dommageable pour elles. Et j'insiste elles mettent en danger les élèves qui s'appuient sur l'interdiction du voile pour le refuser.
Il y aurait encore beaucoup à dire.

C. enseignante à Vénissieux, Minguettes, en collège qui n'accepte pas les voiles mais qui n'a jamais exclu car il n'y a jamais eu de militants voulant imposer absolument le voile.