UNE LETTRE DE SAMIA
Novembre 2003
Dans une lettre, Samia
évoque son adolescence, dans les années 1970 en banlieue
parisienne.
Pour en revenir à cette
histoire, c’est drôle mon intention, maintenant, là,
c’était d’écrire le mot
« voile » et en même temps j’ai
pensé, enfin s’est superposé le mot
« viol » c’est drôle non ? Association
d’idées ou
anagramme ? Enfin bon je peux vous dire, me remémorer ce
que j’ai vécu
mais sous forme d’anecdotes parce que d’abord ce serait trop long et
ensuite
pas terrible le style.
Dans les
années 70, les « signes extérieurs
communautaires » ne s’exhibaient
pas comme aujourd’hui (enfin plus discrètement).
Par
contre, le repli communautaire était présent même
s’il y avait un désir d’intégration
(pour les enfants) : scolariser, donner un métier aussi
dans l’espoir de
repartir –même si, déjà, les filles étaient
mariées dès leur diplôme en poche.
Dans la cité, ma copine Samia n’est pas allée jusque
là puisqu’on l’a mariée à
15 ans car son père l’avait surprise à parler à
des garçons de l’orphelinat de
Meudon. A l’époque, je lui avais proposé de nous enfuir
toutes les 2, car je me
doutais que ça risquait bien de m’arriver un jour (de fait, 3
ans après j’ai
failli être mariée), mais elle s’était
déjà résignée.
D’accord,
on ne portait pas le voile à ce moment-là, mais notre vie
était quadrillée dans
un système d’interdits, étroitement lié pour nous
aux conséquences de la guerre
d’Algérie, réactions des Algériens aux
Français, aux rapatriés (surtout ceux
qui tenaient des commerces comme la boulangerie). Je me souviens que
nous, les
filles, n’avions pas le droit de sortir (sauf pour les courses),
d’aller chez
les copines, ni le droit d’avoir des livres à la maison (pour
une fille, lire
c’est une perte de temps, d’abord elle n’en a pas besoin, ma
mère disait
« j’ai pas besoin de livres, j’ai pas besoin
d’école » et maintenant
je sais qu’elle n’employait pas le « je » par
erreur).
J’ai
commencé à faire du sport en terminale (parce que
c’était obligatoire) ;
je me souviens qu’on était allé à la piscine avec
la classe. C’était la 1ere
fois et je n’ai pas dit à la prof que je ne savais pas nager, ce
qui fait
qu’elle a fait plonger tout le monde et que j’ai failli me noyer sous
ses
yeux ! Ca me ramène à la honte
éprouvée à chaque fois que ça me rendait
différente des autres, comme par exemple ne pas pouvoir aller au
cinéma avec
les copines du lycée : difficile de leur dire que, pour mes
parents, c’est
comme « aller faire la pute ».
C’est
difficile d’expliquer cette honte, crainte ressenties, ce manque de
confiance
des parents, cette suspicion permanente du voisinage, cette impression
de
toujours faire des choses réprouvées, honteuses, sales.
Dans notre
famille, chacune des filles s’est révoltée à sa
manière, plus ou moins réussie,
on a refusé, chacune dans son « coin », de
faire ce pour quoi on
était destiné, c’est aussi, peut être, parce que
nos parents n’étaient pas si
« mauvais » et que la religion n’était pas
encore intégrisme.
Comme je
te l’ai dit, je n’ai pas porté de voile, mais je sais ce qu’est
la pression
communautaire, la peur des parents, des frères (je me souviens
comment toute la
famille s’est ressoudée pour se lancer à la poursuite de
ma cousine Fatima qui
s’était enfuie avec son amoureux).
Les filles
qu’on voit ici ou là, s’exprimer sur leur libre choix, se
trompent
complètement. Qui va croire que ces ados, plutôt que de
s’habiller « à la
mode », se maquiller, sortir, aller au ciné, voir des
copines, s’amuser,
discuter d’un livre, de Brad Pitt ou chais pas qui,
préfèrent rester à la
maison avec leur « chiffon » sur la tête
à faire la vaisselle, vider
le poulet, récurer les toilettes et cirer les pompes de leur
frère ?
Peut-être
qu’un changement de mode (pour les 2 d’Aubervilliers, bien mignonnes et
propres
sur elles) ou, plus sérieusement, une vraie prise de conscience
de leur
situation et un désir de révolte (comme les filles de
« ni putes, ni
soumises ») permettront aux filles les plus en danger de
sortir de leur
enfer (je n’exagère pas) parce que même si je suis
d’accord avec l’exclusion
des « porteuses de voile », l’école est
une des solutions pour
permettre à ces filles de sortir de cette condition et voir
autrement.
Je
m’arrête là car les « mômes »
sont levés (ils ont quand même préparé
le déjeuné seuls ) faut que j’y aille. On aura
sûrement l’occasion de reparler
de tout ça… merde où j’ai mis mon t’chad’or ?