L’HUMANITE
3 FEVRIER 2004 (p.4)
Laïcité :
Souad ou la voix d'une athée laïque
(Illustré d’une magnifique photo
de Souad trônant sur son
canapé)
Professeure de lettres
modernes, Souad Benani-Schweizer fait partie de la majorité des
personnes
issues de l'immigration qui refuse de se référer à
la sphère religieuse pour
vivre ou s'exprimer.
Au Maroc, où elle
est née, a
grandi et étudié jusqu'au bac, Souad Benani-Schweizer
n'avait pas le droit de
revendiquer son athéisme. Aujourd'hui professeure de lettres
modernes dans un
lycée à Boulogne-Billancourt, dans les Hauts-de-Seine,
elle refuse qu'on la
désigne comme " musulmane " par le simple fait qu'elle vient
d'un
pays du Maghreb. Cette syndicaliste de la FSU, issue d'une famille
pieuse,
" très ouverte ", ne renie aucunement l'islam, une culture pour
elle,
plutôt qu'une pratique religieuse. Ancienne présidente de
l'association les
Nanas beurs, Souad entend briser le silence des laïques à
l'heure où les voix
des intégristes rugissent. Parole.
C'est un retour en
arrière.
Dans les années quatre-vingt, jamais, mais vraiment jamais la
question
religieuse ne se posait pour les jeunes filles que nous rencontrions
dans le
cadre de l'association les Nanas beurs. Quel que soit son milieu
social, même
le plus pauvre, aucune ne mettait en avant la religion. Il y avait
parmi elles
des athées, des pratiquantes, celles qui fréquentaient la
mosquée. Mais, dans
cette association où passaient des centaines de femmes, le
questionnement
n'était pas d'ordre religieux. Elles avaient une seule et
même
revendication : comment, en tant que personne issue de
l'immigration,
obtenir un statut de citoyenne en France. Aucune
référence à un quelconque
communautarisme. Le souci premier des parents était la
scolarité de leurs
enfants. Arrivés comme futurs exploités dans les usines,
ils ne voulaient pas
que leurs mômes, garçons et filles, connaissent ce
parcours.
Vingt ans plus tard,
nous subissons
une violente régression. À Boulogne, dans la cité
populaire où j'habite, à
l'image de beaucoup d'autres, les interventions associatives,
politiques ou
syndicales ont petit à petit disparu, laissant place à un
désert politique et
idéologique. Le chômage et le racisme ont
entraîné un repli des enfants
d'ouvriers, Français " de souche " ou originaires du Maghreb.
Une
solidarité s'est nouée dans les quartiers : les plus
pauvres sont avec les
plus pauvres et se défendent les uns les autres. La
solidarité est une valeur
importante, à condition qu'elle n'enferme pas dans le
communautarisme. Or c'est
cela qui s'est produit, en tout cas dans ma cité, où des
associations
musulmanes ont trouvé une voie royale, où plusieurs
copains et copines des
beurs se sont convertis à l'islam. Ces associations servaient
des soupes
populaires, organisaient des collectes d'argent pour aider les familles
à
enterrer les morts en terre musulmane. Et plus les publicitaires
affichaient
les femmes dénudées à la télé ou sur
des panneaux, plus ces associations
appelaient à " couvrir les femmes ". Je m'insurge contre la
marchandisation du corps féminin et je n'accepte pas non plus
que la pudeur
devienne le mot clé de l'oppression des femmes. Mais porter le
voile ne
revient-il pas à estimer que ce corps couvert est une
marchandise, puisqu'on
doit le cacher de la convoitise des hommes ?
Je viens du Maroc, et je
suis
athée. La précision s'impose dans la mesure où, en
France, l'idéologie
dominante voudrait que toute personne issue du Maghreb soit
forcément
musulmane. Il est tout de même paradoxal de cultiver ce lieu
commun dans un
pays où chacun et chacune a le droit de croire ou pas. Dans les
pays
théocratiques, comme le Maroc, il est inconcevable de se dire
athée, on naît
" musulman " et on le reste jusqu'à sa mort. Nous sommes
très
nombreux et nombreuses en France à ne pas nous
référer à la sphère religieuse
pour vivre ou pour nous exprimer. Mais comme nous sommes une
majorité
silencieuse, c'est sans doute aussi pour cette raison que l'on a une
vision
complètement déviante sur la population originaire du
Maghreb. Pour moi,
l'islam est une culture, pas seulement une pratique religieuse.
Je suis contre le voile.
Cependant, il faut que, dans la perspective même de l'analyse de
la laïcité, on
ne perde pas de vue l'oppression des femmes, sinon on va noyer le
poisson.
Sommes-nous pour le droit à un statut d'égale à
égale ou pour un statut
particulier envers celles qui sont issues de l'immigration ?
Veut-on que
les unes et les autres évoluent en même temps que notre
société ? Au-delà
de la laïcité, j'aimerais que l'on se pose ces questions
fondamentales. "
Propos
recueillis par Mina Kaci